lundi 21 mai 2007

Donibane cité corsaire.

A la différence du pirate qui s’attaquait indistinctement aux navires de toutes nations, y compris la sienne, il fallait une “lettre de marque” délivrée par l’amirauté, après autorisation royale, pour armer un corsaire. Astucieusement doublée d’un acte de commerce - le bénéfice résultant des prises revenait dans sa majeure partie au corsaire - cette “guerre de course” fit la richesse des armateurs luziens qui se disputaient les meilleurs capitaines et veillaient au recrutement de l’équipage, en grande partie originaire du Labourd.
De tout temps, le port de Saint-Jean-de-Luz doit sa renommée à l’intrépidité de ses marins. La ville fut un nid d’explorateurs, de pêcheurs proches cousins des pirates et, en temps de guerre avec les espagnols ou les anglais, de francs corsaires. Les marins de Saint-Jean-de-Luz craignaient peu les méchants rois : on est libre quand on ne craint point d’affronter la mer où la liberté est sans bornes. Ils étaient aussi réputés pour la pêche à la baleine dont la légende rapporte qu’elle fut inventée par les basques dès le onzième siècle. Pourchassés, capturés, dépecés, les cétacés se font de plus en plus rare dans les eaux du Golfe de Gascogne. Qu’à cela ne tienne ! Les luziens armeront de plus gros bateaux et iront les chercher là où ils se trouvent : à Terre-Neuve et même aux Amériques où débarqua un équipage basque quelques années avant Christophe Colomb ! A Terre-Neuve, les luziens apprirent à saler et sécher la morue, poisson jusqu’alors inconnu de l’armement de Saint-Jean-de-Luz mais qui ne tarda pas à faire la fortune de ses armateurs et d’ouvrir pour la ville les portes de la prospérité. Celle-ci fut particulièrement grande au XVI° et XVII° siècles, période au cours de laquelle Saint-Jean-de-Luz vit son port prendre une telle importance qu’en 1660 sa flotte comptait plus de quatre-vingts bateaux pour environ trois mille hommes d’équipage. L’activité du port était alors considérable et c’est dans une ville riche, prospère et heureuse que fut célébré le 9 juin 1660 le mariage de Louis XIV et de l’Infante Marie-Thérèse. Quelques unes des belles demeures édifiées par les riches armateurs luziens portent encore le témoignage de leur séjour et de celui de la Cour. Louis XIV logea dans la maison Lohobiague, Anne d’Autriche, sa mère, s’installa dans celle de Joanoenia, propriété de la célèbre famille d’armateurs Haraneder. C’est dans ce “noble hôtel aux larges salles, aux grands appartements antiques, situé au coin du premier bassin face à la mer”que vint ensuite s’installer l’Infante Marie Thérèse. Le Cardinal Mazarin descendit dans une maison du quai de Ciboure situé en face du Couvent des Récollets où venaient le rejoindre la Reine-Mère et l’Infante pour y entendre la messe.
Le jour du mariage, les deux époux allèrent de leurs logis respectifs à la petite église en traversant un pont tapissé de riches broderies, encadrés d’une haie de Suisses et de gardes chamarrés, le roi tout brodé d’or, le chapeau garni de diamants ; la reine, avec un manteau de velours violet semé de fleurs de lys et par dessous un habit blanc de brocart étoilé de pierreries, la couronne sur la tête. Une fois dans l’église, les futurs époux s’agenouillèrent à même le carreau. Jean d’Olce, évêque de Bayonne, les bénit tandis que Monseigneur de Cosnac, évêque de Valence, prononça l’homélie. Sitôt la cérémonie terminée - elle se déroula jusqu’à trois heures de l’après-midi - et après que Louis XIV eut franchi la porte de l’église, les magistrats de la ville la firent murer afin que nul ne puisse désormais marcher sur les pas du roi. Dans les heures qui suivirent, la Cour du jeune roi fit fête dans la ville. Du haut du balcon de la maison Joanoenia, le Cardinal Mazarin jeta au bon peuple des médailles d’or et d’argent frappées des profils du roi et de la nouvelle reine ainsi que d’une représentation de la ville de Saint-Jean-de-Luz.
“Le soir, écrit Madame de Motteville, leurs majestés soupèrent en public sans plus de cérémonie qu’à l’ordinaire. Puis le roi fit connaître son intention d’aller se coucher. La jeune reine dit alors à sa tante Anne d’Autriche, avec des larmes dans les yeux : “ - Es muy temprano !” - Il est trop tôt ! Mais comme on lui dit que le roi était déjà déshabillé, elle s’assit à la ruelle de son lit pour en faire autant. Et les deux monarques se couchèrent ensuite avec la bénédiction de la reine, leur mère commune.”La grande majorité des équipages qui ne pouvait demeurer à Saint-Jean-de-Luz fut refoulée sur Bayonne. Un dicton en naquit : “Saint-Jean-de-Luz, petit Paris, et Bayonne, son écurie.” De la ville historique il ne reste cependant qu’une partie, plus de deux cents maisons ayant été englouties lors des tempêtes catastrophiques survenues en 1749 et 1779.
Si les noms de Saint-Jean-de-Luz et de Louis XIV sont définitivement liés par ce fastueux mariage, le souvenir du Roi Soleil est malheureusement resté dans la mémoire luzienne pour un édit que le roi prit neuf années après son fastueux mariage pour “la levée des matelots luziens au service de la flotte”. Une rébellion souleva la ville ! En vain, puisque les marins furent enrôlés de force pour participer aux quatre guerres maritimes qui décimèrent dramatiquement la population maritime luzienne. Si bien qu’au commencement du XVIII°siècle le nombre de pêcheurs au long cours avait diminué des trois quarts et Saint-Jean-de-Luz armait vingt navires au lieu de quatre vingt. Tout au long du XVIII°siècle et sous la Révolution, Saint-Jean-de-Luz déclina peu à peu. En 1835, le port où se formèrent les intrépides marins qui allèrent les premiers chercher la baleine jusqu’à Terre Neuve était à peu près abandonné. En 1858, Taine la décrit comme “une vieille ville aux rues étroites, aujourd’hui silencieuse et déchue.”
Aujourd’hui, riche de son passé, Saint-Jean-de-Luz est devenue une station touristique renommée dont les habitants ont su préserver le patrimoine architectural ancien tout en intégrant les créations de l’entre-deux-guerres et celles du XX°siècle. Son port n’abrite plus corsaires et baleiniers. Ils restent cependant dans la mémoire collective, tout comme les “kaskarottes”, ces filles au teint cuivré, marchandes de sardines dont “la cargaison était plus lourde que les scrupules”et qui suivaient la diligence de Bayonne, d’un pas allongé, chantant à gorge déployée, un panier sur la tête rempli de poissons frais.

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